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Impossible ici

lundi 3 octobre 2016, par François Membre

Les Etats-Unis se remettent mal de la crise de 1929. Un chômage endémique fragilise toujours le pays et les classes moyennes laminées par des emprunts qu’elles ne peuvent rembourser sombrent dans la misère. La corruption règne un peu partout et le besoin d’un chef qui rétablisse un peu de discipline dans le pays est fortement ressenti par les élites économiques : « tous ces syndiqués, corrompus et avides, qui ne pensent qu’à extorquer des salaires de plus en plus élevés, sans se préoccuper du sort de leur malheureux employeur qui, lui, porte toute la responsabilité de son affaire !  »

Heureusement, un leader charismatique se présente aux élections. Berzelius « Buzz » Windrip incarne dans sa personne les vraies valeurs traditionnelles américaines. Orateur formidable, dans ses meetings politiques, il semble s’adresser personnellement à chaque auditeur et, si au sortir de la réunion, on ne se souvient pas de quoi il a parlé, on sait que c’était formidable. Lors des primaires démocrates bat le président sortant Franklin Delano Roosevelt avant de l’emporter devant la fade candidat Républicain grâce à des promesses mirobolantes de lourdes réformes économiques et sociales afin de restaurer la grandeur du pays, dont la promesse de fournir un revenu de 5 000 dollars à chaque citoyen américain.

Des réformes, Windrip en réalise ! Suppression des états qui sont remplacés par des régions administratives, nomination des responsables politiques qui ne sont plus élus, création de camps de concentration où sont internés les ennemis de la nation, confiscation des biens des Juifs et interdiction aux Noirs d’accéder à quelque place de responsabilité, création d’une milice du parti sur le style des SA allemandes (ses membres, bénévoles, ne sont pas payés mais reçoivent une indemnité largement supérieure à la solde des militaires de grades équivalents)…

C’est au travers de la personne de Doremus Jessup, directeur d’un petit journal de province que le lecteur découvre le récit. On découvre aussi la vie des petites cités engluées dans une société américaine hypocrite et guindée menée par une vulgarité affairiste et consumériste. Loin des centres de décisions du pouvoir, Jessup n’en perçoit pas directement les effets s’ils ne lui parviennent qu’avec un certain retard, cela ne l’empêche pas d’en ressentir les côtés négatifs et, s’il commence par temporiser, il finira par rejoindre l’opposition quand son monde s’écroule autour de lui.

Traduit par Raymond Queneau en 1937, et publié pour la première fois aux Etats-Unis en 1935, ce roman peut s’apparenter à un récit de science-fiction en ce sens qu’il se projette de quelques années dans le futur de l’auteur. C’est aussi et surtout une anti-uchronie où l’auteur dénonce les dangers du fascisme en tant que forme de gouvernement. Une mise en garde, sous forme romanesque, que la démocratie est soluble dans la démagogie. Un domaine que l’auteur connait bien, Dorothy Thompson, son épouse journaliste, qui était en poste à Berlin et qui, en 1931, a interviewé Adolf Hitler, a assisté en direct à la « montée démocratique » au pouvoir du parti nazi.

On peut regretter que l’auteur, pour accentuer sa plaidoirie soit passé trop rapidement sur certains points. En effet, il ne s’est pas intéressé de façon sérieuse aux médias et à leur influence sur les électeurs, en effet , il ne parle que de la seule la presse écrite, pas un mot sur la radio, le cinéma (la télévision –naissante à l’époque– était quantité négligeable). Mise en garde évidente contre la possibilité d’une prise de pouvoir et l’instauration d’une dictature, Sinclair Lewis, à l’exception des promesses impossible à tenir, s’abstient également de parler des éventuelles réformes socio-économiques qu’aurait pu réaliser le gouvernement de Windrip. Montrer quelques réalisations tangibles aurait expliqué pourquoi ce gouvernement ne s’est pas effondré sous ses mensonges et a conservé si longtemps l’adhésion du peuple.

Malgré ses défauts, avant les élections américaines et françaises, quand des paroles outrancières sont prononcées des deux côtés de l’Atlantique et que le terrorisme progresse partout, cet ouvrage vient à point nommé pour nous rappeler que la démocratie est une chose précieuse et fragile.

Impossible ici

  • Sinclair Lewis
  • Editions de la Différence
  • 380 pages
  • 20 €
  • 978-2-7291-2275-1

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