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Rivage des Intouchables

mardi 20 juillet 2010, par François Membre

Polytechnicien, docteur ès sciences. Avec un tel pedigree on devrait écrire de la SF "dure". Ceux qui pensent cela n’ont jamais lu Berthelot : on peut lui attribuer beaucoup de noms, mais pas celui d’auteur de "scientifiction" au sens où l’entendaient Hugo Gernsback ou quelques modernes, avec beaucoup de technique et de longs développements scientifiques. Non, Berthelot, ce n’est pas la règle à calcul ; c’est l’émotion et le cœur. Un cœur gros comme ça.

Une planète à forts contrastes où la mer et la terre ne s’épousent pas, "arrogance de la pierre, fausseté de l’onde, (...) deux éléments (...), installés dans une haine trop passionnée." Une vieille, très vielle colonie humaine où la vie pour subsister a dû s’adapter. Certains ont adopté les écailles et la sobriété des reptiles à qui l’eau répugne ; les autres ont opté pour la peau souple et caoutchouteuse des mammifères marins et leur passion pour la mer.

Comme souvent, les différences physiques amènent l’incompréhension et celle-ci la peur et la haine. Il y eut plusieurs guerres, cruelles et féroces, la torture n’épargna aucun camp. Et puis le monde fut trop affaibli et la paix revint. C’est ce moment que choisit Arthur, un bébé gurde, pour venir au monde.

Mais l’enfant souffre d’un grave handicap : il ne parle pas. Il ne parle pas mais il peut influer sur les autres êtres en projetant vers eux des pensées simples ; un pouvoir de l’autre race, un pouvoir des Yrvènes. De plus, il souffre d’une dermatose et les soins qui lui seront prodigués l’enfonceront encore dans son mutisme. Devenu presque autiste, il devra suivre une cure au bord de la mer. Souffre-douleur d’une bande de voyous, il ne trouvera qu’un seul être pour prendre sa défense : Cassian, un jeune Yrvène, rebelle né et grande gueule qui, pour le consoler, n’hésitera pas à le prendre dans ses bras, violant la loi d’instinct qui interdit tout contact physique entre les deux races.

La force et la beauté venant au secours de la faiblesse, l’association des deux solitudes viennent de faire de deux paumés des "transvers".

En dire plus serait déflorer ce grand roman. Qu’il suffise de dire qu’à travers la vie de ses personnages, Francis Berthelot nous décrit non seulement des êtres qui vivent et souffrent, mais il brosse aussi le tableau d’un monde que nous pourrions peut-être rencontrer un jour.

Ce livre est plus qu’un talentueux mais énième roman contre le racisme. Il y a au cœur de ce texte comme une fêlure, une césure de l’âme qui se prolonge en un vibrant appel à la reconnaissance de toutes les marginalités, psychologiques ou sexuelles.

Le triomphalisme débordant des "transvers" fauchés par la maladie fait inévitablement songer aux manifestations gays avant l’apparition du sida. Mais, à la différence du sida, l’épidermite, maladie contagieuse, ne prend pas les mêmes formes bizarres sur chacune de ses victimes. Elle agit comme un révélateur de leur inconscient ; en langage chrétien, on dirait qu’elle expose leurs péchés à la vue de chacun, en symbole d’opprobre : la rigidité de pensée entraîne l’ossification du corps, la putain expose son corps au travers d’une peau transparente, l’amnésique se couvre d’yeux innombrables, etc. Il y a là retrouvailles avec le vieux dicton selon lequel la vie que l’on mène s’inscrit sur le visage.

Mais l’amour, l’amour maudit qui était à l’origine de la maladie, se révèlera être son propre remède et ouvrira grandes les portes de, la joie et de l’espérance. C’est peut-être cette fin, ce "happy ending", qui est le point faible de cette œuvre : Fr. Berthelot, le chantre des amours ambiguës, s’est voulu optimiste. Il reste à espérer que la réalité suivra la fiction et que ceux à qui est dédié cet ouvrage triomphent eux aussi de la Grande Squelette.

Francis Berthelot fait partie de cette race d’écrivains qui racontent toujours le même livre, changeant seulement l’emballage du propos : son cycle de "Kanahor" était de l’heroic fantasy, "La ville au Fond de l’Oeil" du fantastique ; avec ce roman qui est une parabole, il se rapproche de nouveau de la SF sans la rejoindre bien franchement, contrairement à ce qu’il faisait dans son premier roman, "La Lune Noire d’Orion". Mais à chaque nouveau récit, le talent de l’auteur s’affirme et fait naître un nouvel éblouissement.

Pour la plus grande joie des lecteurs, Francis Berthelot écrit dans une langue très poétique, précise sans tomber dans la préciosité. Il se révèle un réel sculpteur de mots, maîtrise, admirablement son verbe, il joue en virtuose pour raconter des histoires touchantes ou poignantes ; que sa plume joue de l’euphonie des mots "mois d’or," mois des morts" ou qu’il la laisse couler en phrases ruisselantes de descriptions vivaces, il reste toujours le maître discret qui pèse et dispose chaque mot afin qu’il offre un maximum d’effets et de plaisir.

Parabole ou fable philosophique, ’Le Rivage des Intouchables" est un chant d’espérance, un acte de foi en la force de l’amour. Francis Berthelot s’y révèle être un grand humaniste et c’est pour ça qu’on l’aime.

  • Francis Berthelot
  • Folio SF

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